Soft Power russe : entre virilité, foi orthodoxe et culte guerrier

Comment le Kremlin utilise-t-il son soft power ?

L'enjeu

Comment la Russie mobilise-t-elle sa mémoire, sa culture et sa religion pour affirmer sa puissance dans un monde qu’elle juge hostile ? Depuis l’invasion de l’Ukraine, le Kremlin articule plus que jamais sa force militaire à un récit idéologique construit sur le patriotisme, la virilité et l’orthodoxie. Derrière cette mise en scène de la puissance russe se cache une stratégie d’influence – un soft power réinventé – pour asseoir l’autorité de l’État et contrer l’Occident sur le terrain symbolique.

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L'intervenant

Vincent Bosc est chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Paris, où il intervient dans le Master « Affaires publiques nationales et européennes ». Spécialiste des enjeux culturels contemporains à l’échelle nationale et européenne, il enseigne la géopolitique de la culture, le soft power, la diplomatie culturelle, ainsi que les politiques publiques culturelles.

Derrière les chars, les concerts patriotiques et les discours martiaux, se joue une autre bataille : celle de l’influence. La Russie de Vladimir Poutine ne se contente pas d’affronter militairement ses adversaires ; elle façonne aussi un récit national intransigeant, mobilisant les ressorts de l’histoire, de la foi orthodoxe et de la culture populaire. Cette mise en scène du pouvoir vise à réaffirmer la grandeur d’un État qui se pense marginalisé par l’Occident. Mais ce soft power, figé et défensif, peut-il vraiment rayonner au-delà de ses frontières ? L’entretien qui suit décrypte les ressorts d’une stratégie d’influence où la mémoire et l’identité deviennent des armes politiques.

Quel est le récit national russe défendu par Vladimir Poutine ?

Le récit national russe actuel est profondément patriotique. Il replace la Russie au centre de l’histoire contemporaine, en s’appuyant notamment sur la Seconde Guerre mondiale, que les Russes datent de 1941, contrairement aux Occidentaux qui la situent en 1939. Ce récit met en avant les sacrifices immenses consentis par la Russie, avec la perte de 25 à 27 millions de citoyens durant le conflit. Il s’agit d’une vision parfois biaisée de l’histoire, qui reflète également la situation démographique préoccupante du pays, ayant perdu environ 2 millions d’habitants depuis 1991. Ainsi, ce récit patriotique vise à mobiliser la population autour de valeurs traditionnelles et d’une identité russe propre.​

Comment le Kremlin articule-t-il la puissance militaire avec son soft power idéologique, notamment dans le contexte de l'opération militaire en Ukraine ?

Le concept de soft power, popularisé par Joseph Nye, est généralement associé aux démocraties libérales occidentales. Pourtant, la Russie de Vladimir Poutine cherche à l’intégrer en combinant un discours conservateur et nationaliste avec une démonstration de force militaire. L’armée est présentée comme le corps d’État incarnant le mieux l’idéal patriotique russe, comme en témoigne la cérémonie du 9 mai, véritable mise en scène de la victoire avec défilés de matériel militaire. Ce soft power russe repose également sur une communication viriliste, mettant en avant une certaine conception de la masculinité au sein du pouvoir.

Quel rôle joue l'identité religieuse orthodoxe dans la justification théologique de l'usage de la force par le Kremlin, notamment dans le conflit ukrainien ?

Le Kremlin cherche à se positionner non seulement comme un centre politique, mais aussi comme le cœur religieux de l’orthodoxie. Le patriarche Cyrille, proche du pouvoir et ancien collaborateur du KGB, joue un rôle clé dans cette stratégie. En Russie, la séparation entre le religieux et le politique est moins marquée qu’en Occident, et la religion est pleinement intégrée dans le discours de revitalisation de l’identité nationale. Le Kremlin ambitionne de devenir un symbole pour toutes les populations orthodoxes, en Europe de l’Est comme dans l’espace eurasien. Ce lien entre pouvoir spirituel et pouvoir politique renforce le récit idéologique de Poutine, dans lequel l’usage de la force peut être justifié par une mission quasi-sacrée de défense de l’identité russe.

Quelle dimension Vladimir Poutine donne-t-il à la commémoration du 9 mai depuis son arrivée au pouvoir ?

Le 9 mai, jour de la victoire, est devenu un élément central du patriotisme russe tel que voulu par Poutine. C’est un contrepoids symbolique à la commémoration occidentale du 8 mai. Le Kremlin considère que la dénazification de l’Europe occidentale est incomplète, et se donne pour mission de la poursuivre. Cette posture lui permet de présenter l’armée russe comme l’héritière légitime de la lutte contre le nazisme, et de justifier ses actions militaires contemporaines, y compris en Ukraine. Le 9 mai devient donc une grande scène de communication nationale et internationale, où la puissance militaire s’expose et où l’unité idéologique de la Russie est affirmée.

Quelle est la place de la culture populaire dans le récit national russe aujourd’hui ?

La culture populaire a toujours entretenu des liens fluctuants avec le pouvoir politique, que ce soit en Occident ou en Russie. En Russie, elle est régulièrement mobilisée pour renforcer le récit national. Les chants de l’armée rouge, par exemple, véhiculent une nostalgie historique qui relie passé soviétique et présent nationaliste. La culture classique est aussi utilisée : certains chefs d’orchestre russes, comme Valery Gergiev, sont des figures proches du pouvoir et servent de vitrine culturelle à l’international. Quant à la culture populaire au sens strict, elle est mise en scène à travers des concerts patriotiques, souvent organisés en soutien aux opérations militaires. Cette mobilisation artistique, qu’elle soit sincère ou instrumentalisée, s’inscrit dans une verticale du pouvoir où peu d’artistes peuvent s’exprimer librement, à la différence des scènes occidentales.

Comment interpréter la place de Staline dans le récit national contemporain ? Peut-on parler de réhabilitation ?

Le terme de « réhabilitation » est peut-être trop fort. Il est vrai qu’il existe une certaine ambiguïté dans le discours de Poutine à propos de Staline, mais il ne peut pas aller jusqu’à une réhabilitation complète. Depuis la déstalinisation partielle engagée en 1956, il y a eu une volonté d’écarter certains aspects du stalinisme. Cependant, Poutine ne diabolise pas Staline, car cela reviendrait à effacer une part importante du récit national. Ce qui structure réellement l’héritage soviétique aujourd’hui, ce n’est ni le marxisme-léninisme, ni le stalinisme en tant que tel, mais le nationalisme et le patriotisme. Staline est donc maintenu dans une position ambivalente : pas glorifié, mais pas rejeté non plus, car il incarne un moment clé de la grandeur nationale.

La langue russe peut-elle être considérée comme un levier de soft power dans les anciens pays du bloc soviétique ?

Oui, mais avec des limites. La langue russe est l’une des six langues officielles des Nations Unies, ce qui atteste de son importance historique. Toutefois, la Russie se trouve dans une position particulière : les territoires russophones appartiennent à ce que Moscou appelle « l’étranger proche », c’est-à-dire des États souverains, mais historiquement liés à la Russie. Contrairement à la France ou à l’Angleterre, la Russie n’est pas une puissance coloniale au sens classique. Elle est impérialiste et expansionniste, mais elle ne peut pas se revendiquer d’un passé colonial structurant sa langue comme outil d’influence globale. Dans un environnement où de nombreux États souhaitent se tourner vers l’OTAN ou l’Union européenne, la langue russe reste un marqueur identitaire fort, mais difficile à mobiliser comme véritable levier d’attractivité culturelle.

Comment le soft power russe a-t-il évolué depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir ?

Depuis 1999, le soft power russe a connu plusieurs inflexions. À ses débuts, le discours de Poutine était teinté de libéralisme, du moins en apparence. Mais dès 2013, un tournant conservateur s’opère. Le récit national devient plus figé, plus fermé, plus nationaliste. Contrairement à la Chine, au Japon ou à la Corée du Sud, la Russie peine à diffuser sa culture au-delà de ses frontières : sa musique, son cinéma, ses productions culturelles n’ont pas la même portée internationale. Aujourd’hui, le soft power russe repose surtout sur l’orthodoxie religieuse, le récit historique patriotique, et le culte de la grandeur passée. Mais il manque une industrie culturelle structurée capable d’exporter ces valeurs.

La Russie se présente-t-elle comme une puissance marginalisée ? Est-ce un discours de victimisation ou un complexe d’encerclement ?

C’est un peu des deux. La Russie développe un discours selon lequel elle ne fait que réagir aux menaces extérieures : élargissement de l’OTAN, missiles aux frontières, perte d’influence dans les ex-républiques soviétiques. Elle se vit comme une puissance encerclée, incomprise, marginalisée par les puissances occidentales. Ce récit s’appuie aussi sur des éléments concrets : promesses non écrites faites à la Russie dans les années 1990, élargissement de l’OTAN à l’est. La Russie condamne les violations du droit international, mais elle en commet aussi. Le basculement s’opère dès 2004 avec l’intégration des pays baltes à l’Union européenne et la révolution orange en Ukraine. À partir de 2013, le discours devient clairement anti-occidental, alimentant un durcissement idéologique du pouvoir.

Propos receuillis par Corentin Lescot, Elsa Delain, Paul Chambellant et Gabriel Chuepo

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