Le paradoxe occidental : quand la classe moyenne paie le prix fort des sanctions

Quel est l’impact réel des sanctions internationales sur la société iranienne ?

L'enjeu

Depuis la mort de Mahsa Amini, l’Iran traverse une crise politique, sociale et morale majeure. Le régime islamique est confronté à une contestation inédite, portée par une société profondément modernisée qui réclame des libertés fondamentales. Parallèlement, les sanctions économiques internationales asphyxient une population déjà éprouvée, fragilisant les forces démocratiques internes. Dans ce contexte, le rapprochement inattendu avec l’Arabie saoudite et l’évolution du programme nucléaire iranien redéfinissent les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient.

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L'intervenant

Thierry Coville est enseignant-chercheur en économie et chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Spécialiste reconnu de l’Iran, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’Iran, une puissance en mouvement (2022). Il analyse depuis plusieurs décennies les dynamiques économiques, sociales et géopolitiques du pays.

Une société en pleine transformation, un régime figé dans une logique répressive, et une économie étranglée par des sanctions internationales : l’Iran vit un moment de bascule. Portée par une jeunesse éduquée et par des femmes en première ligne, la contestation de la République islamique s’enracine, tandis que les tensions régionales et nucléaires persistent.

Quel est l’état du climat social et politique en Iran, six mois après la mort de Mahsa Amini ?

Le climat est extrêmement tendu. On est dans la période post-manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini, une jeune Iranienne d’origine kurde arrêtée pour avoir mal porté le voile. Après son arrestation par la brigade des mœurs, elle est morte en détention, vraisemblablement suite à de mauvais traitements. Cet événement a déclenché une vague de manifestations d’une ampleur exceptionnelle, dont les images ont largement circulé via les réseaux sociaux.

Ces protestations sont inédites depuis la révolution de 1979. C’est la première fois que les slogans appellent aussi clairement à la fin de la République islamique. Ce qui a aussi marqué, c’est le rôle central des jeunes et des femmes. Ils ont toujours participé aux mouvements de contestation, mais cette fois, ils étaient en première ligne, notamment dans les affrontements directs. La répression a été extrêmement violente : environ 500 morts côté manifestants, 60 du côté des forces de sécurité. Deux condamnations à mort ont été exécutées. Cela a refroidi la rue. Mais tous les éléments qui ont conduit à cette explosion sont encore là.

Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de veille. La répression a calmé temporairement la mobilisation, mais les facteurs de colère persistent. Le cœur de l’affrontement s’est déplacé : c’est désormais le port du voile qui cristallise les tensions. De nombreuses femmes sortent sans voile, ce qui ne s’était jamais vu à cette échelle. Ce geste, hautement symbolique dans une République islamique où le voile est imposé, devient une forme de résistance quotidienne. Du côté du pouvoir, la réponse est ambivalente : certains policiers annoncent une répression systématique, allant jusqu’à confisquer des voitures si les passagères ne portent pas le voile ; d’autres voix, même dans le camp conservateur, reconnaissent qu’ils ne peuvent pas surveiller chaque femme. Cela ouvre un débat interne sur la soutenabilité du contrôle social.

Quelles sont les principales revendications portées par la population iranienne ?

Le message principal, c’est la demande explicite de changement de régime. Mais cela s’inscrit dans un contexte plus large de transformation sociale profonde. Depuis la révolution, la société iranienne s’est modernisée à une vitesse impressionnante, même si cela est peu perçu de l’extérieur. Le taux d’éducation, notamment chez les femmes, a considérablement augmenté. Cette élévation du niveau d’éducation a transformé les mentalités.

Aujourd’hui, on observe une demande forte de liberté individuelle. Pour les femmes, cela se traduit par une volonté de s’habiller comme elles l’entendent, de ne pas se faire dicter leur apparence par le pouvoir religieux. Cette aspiration rejoint une exigence plus large d’état de droit et de démocratie. La population souhaite que la loi soit la même pour tous, sans privilèges, sans favoritisme.

Autre élément fondamental : la séparation entre religion et politique. La majorité des Iraniens sont musulmans, mais ils veulent que la religion reste dans la sphère privée. Ils rejettent le principe fondateur de la République islamique, où un religieux – le guide suprême – concentre les pouvoirs. C’est une remise en cause frontale du système actuel. En résumé, les Iraniens réclament des institutions démocratiques, un état de droit, et la fin de la tutelle religieuse sur le politique.

Quelle stratégie les pays occidentaux devraient-ils adopter face à la répression et à la crise en Iran ?

C’est une vaste question, mais il y a une contradiction qu’il faut d’abord soulever. D’un côté, on condamne la répression, on déclare soutenir la population iranienne, les femmes, les manifestants. De l’autre, on maintient ou même aggrave les sanctions économiques, qui frappent de plein fouet cette même population. Les sanctions mises en place notamment par Donald Trump après sa sortie de l’accord sur le nucléaire en 2018 sont illégales au regard du droit international et ont causé une paupérisation massive.

Elles n’ont pas affaibli les structures de pouvoir, elles ont fragilisé la société civile. La classe moyenne éduquée, qui soutient en majorité les aspirations démocratiques, est la plus touchée. Beaucoup de gens hésitent à manifester parce qu’ils craignent de tout perdre : leur emploi, leurs revenus, leur avenir. Il y a un effet de sidération économique. Et c’est justement cette contradiction qu’il faut pointer : comment soutenir une société qu’on affaiblit méthodiquement par les sanctions ?

L’impact de ces sanctions sur l’économie iranienne est-il mesurable ?

Il est massif. Avant 2018, après l’accord de Vienne de 2015, l’économie iranienne commençait à reprendre. L’inflation avait été réduite à moins de 10 %, la croissance repartait. Mais après la sortie de Trump et la réintroduction de sanctions extraterritoriales américaines, l’économie a plongé. Aujourd’hui, on est à plus de 40 % d’inflation, certains mois à 45 %. Le pouvoir d’achat a été laminé. Des millions de personnes sont tombées sous le seuil de pauvreté.

Des économistes iraniens estiment que 8 millions de personnes ont quitté la classe moyenne pour tomber dans la précarité entre 2011 et 2020. La Banque mondiale estime qu’environ 30 % des Iraniens vivent avec moins de 6,90 dollars par jour. Un député du Parlement parle de 25 % de la population logée dans des conditions insalubres. Ce sont des chiffres accablants.

La société iranienne fait preuve d’une incroyable résilience. Les gens travaillent, étudient, créent. Mais cette paupérisation affaiblit leur capacité à peser politiquement. La société civile est fragilisée, et cela rend la transition démocratique d’autant plus difficile.

Comment comprendre cette contradiction entre le discours de soutien et l’impact réel des politiques occidentales ?

C’est le cœur du problème. D’un côté, on affirme défendre les droits humains, condamner les violations, appeler à la démocratie. De l’autre, on adopte une politique de sanctions économiques qui affaiblit les seuls acteurs capables d’opérer ce changement démocratique. On prétend agir pour les droits, mais on écrase ceux qui pourraient les revendiquer.

Il y aurait un intérêt stratégique et moral pour l’Europe à ne pas se laisser entraîner par la logique américaine. Car aux États-Unis, les sanctions sont devenues une fin en soi. On oublie pourquoi elles ont été imposées au départ. Elles deviennent la politique. C’est contre-productif. Et c’est incohérent avec les discours sur les libertés.

Que penser du rôle de la Chine dans le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ?

Ce rapprochement est important. Il marque un tournant. L’Iran et l’Arabie Saoudite étaient dans un affrontement régional intense depuis des années, via des conflits indirects en Syrie, au Liban ou au Yémen. L’accord négocié sous l’égide de la Chine permet de rétablir des relations diplomatiques entre ces deux puissances.

Cela ne veut pas dire qu’ils vont devenir alliés, mais cela ouvre une voie pour sortir de la logique d’affrontement systématique. Des signes positifs sont apparus, notamment au Yémen, où un cessez-le-feu est en discussion. C’est un signal de stabilisation régionale.

Ce qui est aussi significatif, c’est que ce rôle de médiateur a été assumé par la Chine. Cela traduit un déplacement du centre de gravité diplomatique au Moyen-Orient. La Chine gagne en influence là où les États-Unis reculent.

En conclusion, quelle voie de sortie réaliste voyez-vous ?

La seule voie possible est celle du dialogue. Il faut sortir de la logique punitive. L’Europe pourrait jouer un rôle si elle s’émancipait de l’agenda américain. Il faut une politique de soutien réel à la société iranienne, ce qui passe par la levée progressive des sanctions économiques. C’est un levier concret pour favoriser une transition démocratique.

Le peuple iranien est moderne, éduqué, résilient. Il n’a pas besoin de leçons. Il a besoin d’espace. D’un allègement de la pression. De perspectives.

Propos receuillis par Corentin Lescot, Elsa Delain, Paul Chambellant et Gabriel Chuepo

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