Ces décisions s’inscrivent dans une série de retraits des forces françaises du continent. En 2022 et 2023, la France avait déjà été contrainte d’évacuer ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger à la suite de coups d’État militaires. Fin 2024, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a déclaré que la France devait fermer ses bases militaires au Sénégal, les jugeant incompatibles avec la souveraineté nationale. Le même jour, le Tchad a annoncé la fin des accords de coopération militaire avec la France, les qualifiant d’« obsolètes et surannés ».
Ces retraits successifs illustrent un affaiblissement de l’influence française en Afrique francophone. La présence militaire française permanente en Afrique se résumera bientôt à deux bases, au Gabon et à Djibouti. Cette évolution est perçue comme une réponse aux aspirations souverainistes des nations africaines, désireuses de redéfinir leurs partenariats stratégiques.
Dates clés | Chiffres clés |
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2022-2023 : La France évacue ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger suite à des coups d’État militaires. | 10 000 soldats : Nombre de militaires français présents en Afrique il y a cinq ans. |
28 novembre 2024 : Le Tchad annonce la fin des accords de coopération militaire avec la France. | 2 000 soldats : Effectif prévu des militaires français en Afrique après les retraits récents. |
28 novembre 2024 : Le président sénégalais annonce la fermeture des bases militaires françaises au Sénégal. | 1 000 soldats : Nombre de militaires français présents au Tchad avant l’annonce du retrait. |
31 décembre 2024 : La Côte d’Ivoire annonce le départ des soldats français de son territoire. | 350 soldats : Effectif des troupes françaises au Sénégal avant l’annonce du retrait. |
20 février 2025 : La France rétrocède le camp militaire de Port-Bouët à la Côte d’Ivoire. | 600 soldats : Nombre de militaires français en Côte d’Ivoire avant le retrait. |
Les raisons de cet affaiblissement sont multiples. D’une part, le soutien de la France à des régimes autocratiques, tout en promouvant les valeurs démocratiques, a nourri des accusations de « double standard ». D’autre part, les interventions militaires françaises, notamment en Libye et au Mali, ont été critiquées pour leur impact déstabilisateur sur la région. Par ailleurs, la politique française de limitation des visas et le discours sur l’immigration ont engendré des frustrations à l’égard de la France.
La montée des mouvements souverainistes et nationalistes en Afrique a également joué un rôle majeur. Les dirigeants africains souhaitent désormais se départir de ce qui symbolise une ingérence de l’ancienne puissance coloniale et un affaiblissement de leur souveraineté, à savoir les bases militaires étrangères. Cette volonté d’émancipation a été sous-estimée par la diplomatie française, rendant sa position de plus en plus fragile sur le continent.
Une rupture (vraiment) consommée ?
Face à cette situation, la France est contrainte de repenser sa stratégie en Afrique. La réduction de sa présence militaire pourrait ouvrir la voie à de nouveaux partenariats, axés sur le développement économique, la coopération culturelle et le soutien aux initiatives locales. Cependant, la concurrence accrue de puissances comme la Russie, la Chine et la Turquie complique cette réorientation stratégique.
La redéfinition des relations franco-africaines est donc en cours, avec des implications majeures pour l’avenir des deux parties. La capacité de la France à s’adapter à ces nouvelles dynamiques déterminera son rôle futur sur le continent africain.
L’avenir des relations franco-africaines ne se joue plus dans les palais présidentiels, mais dans la capacité de Paris à comprendre et à respecter les aspirations populaires africaines. Sans quoi de nouvelles puissances émergeront.
Les récents retraits militaires français traduisent une transformation profonde des relations entre Paris et ses anciennes colonies africaines. Cette recomposition stratégique est marquée par un basculement des alliances et une affirmation accrue de la souveraineté des États africains, dans un contexte de concurrence géopolitique exacerbée.
Depuis plusieurs années, la diplomatie française oscille entre un discours de refondation et une inertie structurelle. En début de mandat, Emmanuel Macron avait promis un « changement profond » dans les relations entre la France et l’Afrique. Dans cette perspective, Jean-Marie Bockel, envoyé spécial du président français, avait remis fin 2024 un rapport préconisant une réduction des forces françaises prépositionnées sur le continent. Toutefois, la rapidité et l’ampleur des décisions prises par le Tchad et le Sénégal ont pris Paris de court, révélant l’inadéquation entre les intentions affichées et la perception locale de la présence militaire française.
Une diplomatie en contradiction avec les réalités du terrain
La remise en cause de la présence militaire française s’explique aussi par un sentiment de méfiance croissant. Alors que la France met en avant son engagement en faveur des valeurs démocratiques, elle a continué à entretenir des relations privilégiées avec des régimes autoritaires, tels que celui du président tchadien Mahamat Idriss Déby. Ce paradoxe alimente les accusations de « double standard » et renforce l’attrait d’autres puissances concurrentes.
L’engagement militaire français en Afrique a longtemps reposé sur la lutte contre le terrorisme, avec notamment l’opération Serval en 2013 au Mali, suivie de Barkhane. Si ces interventions ont permis de freiner temporairement l’expansion jihadiste, elles se sont progressivement heurtées à des critiques croissantes. L’inefficacité perçue des forces françaises face à la menace terroriste, combinée à des accusations d’exactions et de collusion avec certains régimes locaux, a conduit à une détérioration du soutien populaire.
La contradiction entre le discours officiel et les actions sur le terrain a contribué à décrédibiliser la diplomatie française en Afrique. L’ambition affichée de renouvellement s’est heurtée à la persistance des pratiques héritées du passé.
En outre, l’intervention en Libye en 2011 a eu des répercussions directes sur la déstabilisation de la bande sahélienne. L’effondrement du régime de Kadhafi a favorisé la prolifération des armes et des groupes armés dans toute la région, créant un contexte de crise sécuritaire chronique. Cette situation a contribué à alimenter le ressentiment envers la France, perçue comme partiellement responsable du chaos régional.
L’affaiblissement de l’influence française en Afrique s’accompagne d’un rapprochement de plusieurs États africains avec d’autres puissances. La Russie, via le groupe paramilitaire Wagner, a su tirer profit du rejet de la présence française en proposant une alternative sécuritaire, notamment au Mali et en Centrafrique. La Chine, quant à elle, poursuit son implantation économique en finançant des infrastructures stratégiques dans de nombreux pays africains.
Vers une nouvelle ère des relations franco-africaines ?
Les États africains souhaitent désormais établir des relations basées sur des échanges plus équilibrés, privilégiant des accords économiques et militaires où ils conservent un plus grand contrôle. Cette volonté d’émancipation s’exprime notamment par le rejet des bases militaires étrangères, perçues comme un symbole de néocolonialisme.
La rupture militaire entre la France et ses partenaires africains n’est que la partie visible d’un processus plus large de redéfinition des relations. Si Paris entend maintenir une présence sur le continent, elle devra désormais s’adapter à un nouveau paradigme où les États africains dictent les termes de la coopération.
L’érosion de l’influence française ne signifie pas un isolement de l’Afrique, mais plutôt une diversification des partenariats, souvent au détriment de la France.
Ce repositionnement stratégique passe par une revalorisation des échanges économiques, une coopération renforcée sur des enjeux comme l’éducation ou les infrastructures, et une posture plus respectueuse des aspirations souverainistes locales. La France dispose encore d’atouts majeurs en Afrique, notamment par le biais de sa diaspora et de sa présence culturelle, mais elle doit impérativement revoir ses méthodes d’action pour éviter une marginalisation progressive.
La fin de l’ère des bases militaires françaises en Afrique ne signifie pas une disparition totale de l’influence française, mais elle impose une refonte des modes d’intervention et des alliances. L’avenir des relations franco-africaines dépendra de la capacité de la France à entendre les revendications de ses anciens partenaires et à proposer une coopération en phase avec les nouvelles réalités du continent.
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